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Mai 68 à Vendôme… Et soudain le tonnerre gronda

Mai 68 à Vendôme… Et soudain le tonnerre gronda
Alors que Paris et ses facultés s’enflammaient avec ses barricades et ses slogans revendicateurs, Vendôme semblait bien loin du chaos de la capitale. Pourtant, la paisible Ville d’art et d’histoire allait se confronter elle aussi aux mobilisations sociales et à la grogne des ouvriers et des travailleurs. Des cortèges, des revendications, des grèves, des entreprises bloquées, des manifestations qui réunirent jusqu’à 2000 personnes. Du jamais-vu à Vendôme. Cette histoire, nous vous l’avions raconté il y a dix ans déjà. A l’orée de ce cinquantenaire, fêté par certains, honni pour d’autres, pour ceux qui n’auraient pas lu notre publication à l’époque, un rappel historique s’imposait à destination des jeunes générations ou des nouveaux arrivants sur notre territoire.

 

Alors que les événements de mai 68 allaient profondément bouleverser le pays et désorganiser son économie, Vendôme la paisible, comme indifférente dans un premier temps, sera elle-même rattrapée, à la grande stupeur de ses habitants, par cette « révolution » nationale. Sans approfondir l’aspect politique qui s’en dégageait alors, rappelons plus simplement le déroulement des faits tels qu’ils se produisirent dans notre bonne vieille cité.

 

Une fête du travail ordinaire

Si le 1er mai, 250 000 travailleurs défilèrent dans les rues de la capitale, à Blois ils ne furent qu’une cinquantaine, et à Vendôme comme à Romorantin, rien de tel ne se passa.

 

mai 68

 

Bien qu’à cette époque Vendôme (16 757 habitants) employât près de 3 500 salariés répartis pour la plupart dans la zone industrielle nord nouvellement créée, ces travailleurs, souvent d’origine rurale, tout juste reconvertis au salariat industriel, se sentaient encore peu concernés, semble-t-il, par les luttes de la classe ouvrière. D’ailleurs, avec son conseil municipal classé alors «à gauche», 22 sièges sur 27 étant occupés par des conseillers socialistes et radicaux, le maire, Gérard Yvon, militant de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), inscrit au groupe parlementaire FGDS (Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste), se voulait rassurant. La semaine précédente, aussi bien au dîner annuel de l’UCAV (Union des Commerçants et Artisans de Vendôme) qu’à la cérémonie du départ à la retraite de M Lorcet, maître tanneur ou à la remise de médailles à l’usine Jaeger-AMA (Ateliers Mécaniques et Aéronautiques), rien ne laissait prévoir la suite inattendue des événements que Vendôme allait bientôt vivre. Il y avait bien quelques inquiétudes quant à l’avenir de certaines industries locales, un malaise maintenant ressenti au niveau national, voire quelques allusions au chômage toujours craint, mais sans plus. Hormis le secteur de la ganterie déjà éprouvé, aucune nervosité ne se manifestait à l’égard des entreprises et du patronat. Somme toute, un 1er mai consacré traditionnellement au repos et aux loisirs.

 

Puis soudain le tonnerre…

Dans la deuxième semaine de mai, Vendôme, jusqu’alors sereine mais attentive aux événements nationaux, réagit. Au lendemain des manifestations d’étudiants au Quartier latin et des premières barricades dressées dans Paris, soit le samedi 11 mai, des élèves du second cycle du lycée Ronsard (alors rue Saint-Jacques) accompagnés de professeurs «séchèrent» les cours pour défiler en ville. Ce fut la première grande manifestation publique d’une série qui en comptera, en trois semaines, pas moins de neuf. En cortège, égrainant quelques slogans revendicatifs comme «Libérez la Sorbonne, Étudiants amnistiés», 250 lycéens, enseignants et représentants des divers syndicats se rendirent ainsi à la sous-préfecture. M Laugier, en poste ici depuis deux ans, plus rompu aux inaugurations et coupes de rubans symboliques qu’aux revendications populaires, reçut la délégation des manifestants. Blois et Romorantin, ce jour-là, observèrent le plus grand calme.

 

Le lundi 13, solidaires du défilé de près d’un million de personnes entre la République et Denfert- Rochereau à Paris et suite à l’appel de tous les syndicats confondus, les ouvriers de la ville cessèrent le travail. La grève fut générale dans la plupart des entreprises. Il est vrai que EDF (Électricité de France) avait coupé l’électricité une partie de la matinée obligeant les usines à l’inaction. Plusieurs centaines de syndicalistes, de lycéens et d’enseignants de Ronsard, du lycée agricole d’Areines et du CET (Centre d’Enseignement Technique, rue Ampère), après une réunion à la salle de la Coopérative (place de la Liberté), se rendirent de nouveau à la sous-préfecture pour remettre une motion. Le député-maire, M Yvon, retenu par la session parlementaire envoyait un message de soutien aux manifestants et aux étudiants. La tannerie Lorcet, qui trois semaines plus tôt prônait les bonnes relations patrons-ouvriers observait maintenant une grève totale.

 

L’occupation des usines commença le lundi 20 mai. Ce matin-là, à la SLV (Société laitière Vendômoise), les conducteurs prévus pour le ramassage du lait, refusèrent de partir. Cette grève, avec occupation des lieux, qui surprit plus d’un Vendômois, s’étendit bientôt à tous les services, laissant toutefois l’entière liberté à ceux qui désiraient travailler. Seuls les dépôts de lait de la ville échappèrent au mouvement. Dans l’après-midi, tandis que Jaeger-AMA, qui allait connaître une des plus longues grèves de son histoire, se retrouvait dans la même situation, les grévistes de la Société laitière aux cris de «liberté syndicale», se réunirent à la salle de la Coopérative (place de la Liberté). Là, sous les harangues des responsables syndicaux locaux rejoints par quelques professeurs et instituteurs, la création d’un syndicat CFDT (Confédération française démocratique du travail) était votée ; un cahier de revendications fut même adopté à l’unanimité (demandant le remplacement des anciens délégués du personnel), la liberté syndicale dans l’entreprise, la réorganisation des horaires de travail, entre autres… À la conserverie Clos du Verdet (rue du 20e Chasseur), les mêmes mesures devaient être envisagées si les revendications n’étaient pas satisfaites.

 

A Vendôme on n’avait jamais vu ça !

Le lendemain mardi 21, d’autres usines rejoignirent les grévistes : Séailles et Tison, avenue Ronsard (machines à imprimer, 120 ouvriers), de Diétrich, Saint-Ouen (appareils de chauffage, 400 ouvriers), Rollet, rue Chevrier (machines-outils, 100), Les Presses universitaires de France, avenue Ronsard (imprimerie, 325), Patault / Racer (ganterie de peaux, 200), Bourdon, rue de la Marre (manomètres, 170). La dizaine d’ouvrières de chez Cottereau, rue d’Angleterre (mécanique générale) débrayèrent à leur tour.

 

Dans la matinée, 6 à 700 ouvriers portant drapeaux rouges, banderoles et pancartes défilèrent ainsi dans la zone industrielle des Rottes aux sons de la fanfare amateur de l’AMA. Puis, stationnant longuement devant la société FMB (Fermeture Métallique du Bâtiment), dirigée d’une main ferme par M Pierre Boulle, figure de proue du patronat à Vendôme, les manifestants invitèrent les employés de l’entreprise, non grévistes, à les suivre ; ce fut peine perdue. Un communiqué émanant de la Direction et des délégués du personnel affirmera pourtant, par la suite, qu’une totale liberté avait été laissée aux ouvriers désireux d’adhérer ou non aux mouvements revendicatifs ; au final, 35 seulement d’entre eux, sur 550, s’y rallièrent.

 

L’après-midi, ce fut plus de 2 000 personnes qui se réunirent à nouveau. Partant de la zone industrielle, le cortège, derrière pancartes, calicots et musique, entreprit une longue marche dans les rues de la ville. Après une première halte devant les établissements de Diétrich à Saint-Ouen, occupés par le personnel mais dont une partie se joindra au défilé, les manifestants se rendirent place Saint-Martin devant la sous-préfecture, apostrophant au passage le directeur des PUF domicilié au-dessus de l’ancienne imprimerie. Malgré quelques arrêts organisés de temps à autre en s’asseyant au milieu de la chaussée, le service d’ordre assuré par les syndicats parvenait à réguler, sans heurts, la circulation automobile, de ce fait, fort ralentie.

 

Le mercredi 22, le mouvement de grève atteignait son point culminant et s’étendait maintenant au secteur public. Aux PTT (rue du Change), certains services comme le central téléphonique manuel, les guichets et la distribution du courrier étaient fortement perturbés. Le lycée agricole renvoyait les élèves chez eux. La caisse d’Épargne limitait les retraits à 500 f par personne afin de satisfaire toutes les demandes. La Recette des Finances ferma à son tour et certaines banques fonctionnèrent à effectifs réduits. L’essence était elle-même contingentée ne dépassant pas généralement 20 francs pour un plein.

 

mai 68

 

En revanche, sous la pression des producteurs de lait appuyé par M Cormier, président de la FDSEA, (Fédération départementale des Syndicats d’Exploitants Agricoles), la SLV reprenait le travail, ce même jour, avec la promesse que toutes les revendications seraient examinées, ce qui fut fait.

 

Toujours le 22, plus de 3 000 manifestants se rassemblèrent encore place de la Liberté, à l’appel du comité de coordination des grèves. Les Vendômois, stupéfaits, n’en croyaient pas leurs yeux : « Pour sûr, on n’avait jamais vu ça depuis 1936 ! ». À l’annonce de cette importante manifestation, en signe de solidarité ou peut-être par crainte de débordements incontrôlables, beaucoup de commerçants – 50 % environ – fermèrent alors leurs magasins. Certains se rendirent même au meeting prévu à 15h, ayant eux aussi quelques récriminations à faire valoir. Pendant près d’une heure, différents orateurs exaltèrent l’unité des travailleurs, leur cohésion et la nécessité de poursuivre la lutte jusqu’à la victoire complète. Tout se déroula dans la plus grande sérénité jusqu’à la dislocation des manifestants au monument aux morts, en avant du pont Chartrain.

 

Le vendredi 24, les agriculteurs prenaient le relais des ouvriers en grève. Ils furent 800 dans la salle de la Coopérative répondant à la manifestation organisée par la FDSEA. Indiscutablement, le monde paysan était en colère. Pas moins de six de leurs représentants prirent ce jour-là la parole, fustigeant le gouvernement.
Dans la semaine du 27 mai au 1er juin, le climat restait pratiquement inchangé. Les employés des Galeries adoptèrent le principe d’une grève journalière de deux heures. Les électriciens et les gaziers vendômois durcirent même leurs positions. Ainsi, dès le lundi 27, des délestages eurent lieu et pendant plusieurs soirs, les rues de la ville furent plongées dans l’obscurité.

 

Le mercredi 29, un millier de grévistes se réunirent à nouveau. Ce même soir et le lendemain, les séances du cinéma «le Balzac» (faubourg Chartrain) furent annulées, le film n’étant pas parvenu. En cette difficile fin de mois, autres conséquences, mais plus dramatiques celles-ci, sans parler d’affolement, les denrées alimentaires de première nécessité firent l’objet d’achats inconsidérés malgré le démenti formel des grossistes d’une possible pénurie ; et bien sûr, une hausse des prix, notamment des légumes, s’ensuivit immédiatement.

 

Vers la reprise et les élections

Le samedi 1er juin, pour subvenir aux besoins des grévistes, le comité inter- entreprises de grève de la ville organisa au Palais des Fêtes un spectacle de variétés.

 

Paradoxalement, malgré la crise, la trêve de la Pentecôte (2 et 3 juin) allait permettre à un grand nombre de flâneurs et de touristes de déambuler à leur tour dans les rues.

 

mai 68

 

Puis dans la semaine qui suivit, le mouvement social s’essouffla. Certaines usines reprirent le travail le 4 juin (Neyret, de Diétrich, La Scie Modèle) ainsi que la recette des Finances ; il en fut de même pour Les PTT (le 5), EDF-GDF (le7) ou encore la SNCF (Société nationale de Chemins de Fer Français) dans la nuit du 5 au 6. Pour d’autres, la situation restait identique (Rollet, Jaeger-AMA, les PUF). Les établissements Magniez, en difficulté financière, ouvrirent néanmoins leurs portes, mais tout son personnel ne travailla plus que 20 heures par semaine ; en revanche les ouvriers déjà licenciés furent repris dans leurs fonctions.

 

Dans l’enseignement public, comme par exemple au lycée Ronsard où près des deux tiers de professeurs étaient grévistes, l’espoir de la reprise se dessinait. Elle sera effective le mercredi 12 juin. À la suite de consultations effectuées auprès des organisations d’enseignants et des parents d’élèves, le ministre faisait savoir que le baccalauréat aurait bien lieu en juin et septembre mais que l’examen ne comporterait qu’un oral.

 

Enfin, tout rentra dans l’ordre. Après Rollet qui recommença le 8, les derniers bastions de «résistances» telles les PUF ou l’entreprise Jaeger-AMA, après de longues semaines de grève, reprirent le travail respectivement les 11 et 18 juin.

 

Maintenant le temps des élections législatives se pointait. La presse locale en fit ses choux gras dès le 13 juin en présentant les cinq candidats et leurs suppléants.

 

Le premier tour du dimanche 23 juin enregistrait un sensible recul des communistes et de la SFIO. À Vendôme, les centristes consolidaient leur position. Le député-maire Yvon était mis en ballottage difficile par ses concurrents.

 

Au second tour, le dimanche 30, Paul Cormier avec pour suppléant Jean Desanlis, l’emportait de près de 2 000 voix sur le maire Gérard Yvon.

 

Mais c’était déjà une autre histoire !

 

Sources : le Vendômois et la Nouvelle République du Centre Ouest – Les orages de mai, de Georges Chaffard – Archives personnelles.
Iconographie : Collections particulières.
Remerciements à Jean Petit pour ses précisions.

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