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A Trôo, le monument «Bourdelle» cache un trésor

A Trôo, le monument «Bourdelle» cache un trésor

Le sculpteur avait voulu son oeuvre au pied de la motte féodale et « à l’ombre du grand art de l’église romane »

Le monument aux morts «Art nouveau» créé par Antoine Bourdelle est déjà une œuvre par la démarche du sculpteur et par ce qu’il a d’invisible. De l’art conceptuel avant l’heure ! Il va vivre son premier 11 novembre en tant que monument historique !

 

Au bas d’un portrait à la mine de plomb croqué en 1920, dans les collections du Petit Palais à Paris : «A mon grand ami Auguste Arnault (signé) Antoine Bourdelle». Ce grand ami du sculpteur aimait séjourner à Trôo dans une pension de famille qui s’appelait «l’Ariana», à deux maisons de l’actuel Hôtel du Cheval blanc. C’est ici que Bourdelle débarque un jour, descendant du train de Vendôme à Pont-de-Braye, pour découvrir ce qu’il appellera bientôt une «montagne habitée de l’intérieur».

A cette époque, le sculpteur a près de 60 ans et plus rien à prouver. Il a été l’aide puis l’ami de Rodin depuis 1893. Son « Héraclès (qu’on retrouve sur les cahiers d’écolier) l’a rendu célèbre en 1910, suivi un an plus tard de la commande gigantesque du premier Théâtre des Champs-Élysées ! Il est donc en pleine gloire et c’est son intérêt pour le petit village troglodytique qui le fait accéder à la demande de son ami : un monument aux disparus de la Grande guerre, ceux qu’ils appelle «Transfigurés».

« Chaque pierre vivante »

Dans ses carnets de notes et d’études(1) consultés par le Troïen Max Fullenbaum, Bourdelle le dessine et l’imagine. Il reprend l’idée du monument aux morts qu’il vient de dessiner pour Montceau-les-Mines : deux cubes l’un sur l’autre, une «pierre quasi carrée», planté au pied de la butte féodale, «à l’ombre du grand Art de l’Église Romane». Mais il n’y aura pas de lampe de mineur en 3e étage comme à Montceau…

«Un maçon peut bâtir cela. S’il ne le rabote pas, tant mieux. Ce serait alors chaque pierre vivante, personnelle, donnant un ensemble animé, et non plus ces entassements de pierres mortes modernes, nivelées au rabot. Les inscriptions, à fonds creusés, dont les lettres affleurent le champ de la pierre, sont groupées lettre contre lettre, [elles] ne meurent qu’avec la pierre qui les tient.» Cela est innovant à l’heure où tous les monuments de France arborent leurs lettres gravées, dorées ou peintes couleur sang !

Tel un sarcophage

De plus, ces creux qui portent le relief des noms des victimes (de style très art nouveau) laissent les angles tels des pilastres… «Grands effets par petit moyens» note l’artiste. En façade, il sculpte un casque et un glaive posés entre les pommes et les raisins qu’il a vus en quantité en bordure des sentiers de cette «ville labyrinthe» et qu’il chante dans un poème présentant son œuvre aux Troïens. Et c’est ici-même qu’il révèle son secret :
«Tous les noms de ce petit temple ont été mis dans une urne de verre qui veille dans le Monument.»
Vous avez bien lu : une urne de verre renfermant – non pas les cendres – mais les noms des victimes, comme un trésor caché dans un sarcophage égyptien ! En posant cet acte artistique au cœur du monument, Bourdelle ne fait que restituer ce qu’il a vu de Trôo, «cité à demi souterraine» avec «l’homme abrité dans elle [qui] écoute parler le rocher.» Car – écrit-il encore – «votre colline perforée est tout emplie d’échos qui rêvent.»
Il était temps, donc, que le service des Monuments historiques inscrive le monument «Bourdelle» (ce qui est fait depuis janvier 2021). Cela empêche désormais qu’on y touche et qu’une Municipalité ou l’autre ait la tentation d’y ajouter les noms des victimes d’autres guerres comme on le fait partout ailleurs. «Car il est une œuvre conceptuelle, bien avant que le mot et le geste ne viennent à l’esprit de nos contemporains(2)» défendait déjà Patrice Bérard, libraire-galeriste de Trôo, en 2009.

Henri Boillot (CLP)

(1) Collections du Musée Bourdelle (aménagé autour de son atelier conservé), rue Antoine-Bourdelle à Paris XVe.
(2) On fait généralement remonter l’art conceptuel au milieu des années 1960 mais le Porte-bouteilles de Marcel Duchamp (1913) est déjà uniquement une œuvre par la démarche de l’artiste qui le montre et le nomme comme tel.

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