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Marion des chênes, amour secret de Ronsard

(Suite du chapitre XIII : Où Pierre vit un rêve éveillé…)

À 10 heures ce mardi, Pierre et son père se faisaient conduire à Touvoie, résidence campagnarde de monseigneur Du Bellay à deux ou trois lieues du Mans. L’évêque les avait conviés à sa table en présence de Jacques Peletier, avant de présider à la courte cérémonie de la petite tonsure accordée au jeune homme. Satisfait d’avoir offert à son frère des obsèques dignes de sa mémoire, le prélat s’était empressé de quitter la ville où s’entassaient encore tant de gens au lendemain de la cérémonie.

A genoux sur un coussin de soie, tout encensé encore des parfums de sa nuit, Pierre offrit sagement le haut de son crâne en disant adieu au mariage chrétien. Au même moment, il pensait au long célibat qui l’attendait.
Avec – Dieu le pardonne ! – toutes les douceurs de la vie qu’il pouvait en attendre.

XIV – Lettre à l’ami Peletier

Des beautés qu’il voudrait en s’amie

Trois jours ont passé. Pierre est de retour à la Possonnière. Il a quitté ses nouveaux amis du Mans à regret, ainsi que Joachim reparti vers son «petit Liré». Loys de Ronsard a trouvé un cheval à son fils pour qu’ils rentrent ensemble, sans étape. Quittant Le Mans mercredi à l’aube, ils ont franchi d’un seul élan les sept lieux qui les séparaient de la baronnie de Lucé. La flèche de l’église récemment agrandie leur est apparue à la mi-journée au flanc de la motte du château. C’était jour de marché, il y avait foule à l’octroi mais les deux gentilhommes ont fait valoir leur titre, tout comme à l’auberge pour être servis et faire donner le foin à leurs montures.

Jusque dans le val du Loir, les hameaux s’égrainèrent. A Saint-Pierre, ils mirent pied à terre pour faire boire et souffler les chevaux. Sortant de visiter l’église, ils aperçurent sur leur gauche les toits du manoir de la Cour, plus ancien fief de la paroisse, composé d’un bâtiment droit, élevé, presque sévère. «Je préfère ce logis de Follet que nous avons vu sur la colline à main droite», observa Pierre. «Il est plus élégant et, surtout, bien à l’écart du village !»

Ils remontèrent en selle et franchirent le ruisseau de l’Etang-sort. A une demi-lieue de là se dessine sur un rideau d’arbres le coquet château de Maillé-Bénéhard, accroché à l’un des coteaux de la paroisse de Chahaignes. Louis de Ronsard ne manqua pas de signaler la beauté du lieu : «Les terrasses que tu vois d’ici sont en herbe et plantées d’arbres fruitiers ; en contrebas se trouvent des jardins d’agrément que borde un canal où l’on se promène en barque, comme veut le faire Chambray à Poncé !»

Le clocher de Lhomme a surgi enfin de l’horizon, porte d’entrée sur le pays natal. Il était déjà bien tard. Entre La Chartre et Couture, longeant la rive sud du Loir, le père et le fils ont presque chevauché au jugé, dans un crépuscule où l’on n’aurait pas distingué le chien du loup. Mais il connaissaient ce tortueux chemin qui longe les prés bien verts et dessert les grottes ou les caves creusées dans le coteau, le «long tertre au flanc hardi» écrira Pierre plus tard. A la maison les attendait leur épouse et mère, lisant près de la grande cheminée.

C’est là que Pierre s’est installé pour écrire en ce jeudi matin. «L’avenir est au mérite» a fait graver son père en quelques mots de latin sur le manteau de pierre blanche. En dessous, comme jaillies du foyer qu’elles surplombent, des flammes viennent lécher des branches d’épines finement sculptées. Ce sont les «ronces ardentes» qui évoquent le nom de la famille.

Mais Pierre ne voit ni la cheminée, ni les motifs des reliefs. Il est seul avec ses souvenirs, seul pour rire ou pleurer sur la longue semaine qui vient de s’écouler. Que d’événements, que d’aventures ! Ce n’est pas nouveau dans sa vie, pourtant, de voyager, de faire des rencontres, d’échanger des points de vue. Pas plus que d’assister à de grandes cérémonies funèbres : le fils du roi est mort quasiment dans ses bras en la ville d’Avignon alors qu’il en était le page et Madeleine, sœur du Dauphin qu’il avait suivie pour son service en Écosse, expira elle aussi quelques mois plus tard.

En réalité, ce qui est neuf pour Ronsard porte le doux nom de Marion, laisse flotter ses cheveux dans un savant désordre, porte en avant de petits seins bien fermes et – mon Dieu – offre sa bouche telle une rose épanouie à celui qu’elle choisit. Pierre a pu cueillir cette fleur et plus encore. Quel beau métier que celui de jardinier ! Les membres encore pleins de sensations, la peau frémissante aussi, il trempe doucement sa plume dans l’encre noire. Il en couche l’extrémité fendue sur le papier et, appuyant fermement, trace de belles lettres qui composent les mots suivants, en mémoire de ce qu’il vient de vivre, en forme de courrier à son nouvel ami Jacques Peletier du Mans :

Quand je serai si heureux de choisir
Une Maîtresse à mon désir,
Mon Peletier, je te veux dire
Laquelle je voudrais élire
Pour la servir, constant, à son plaisir.

L’âge non mûr, mais verdelet encore,
Est l’âge seul qui me dévore
Le cœur d’impatience atteint :
Noir je veux l’œil, et brun le teint,
Bien que l’œil verd toute la France adore.

J’aime la bouche imitant la rose
Au lent Soleil de Mai déclose,
Un petit tétin nouvelet
Qui se fait déjà rondelet,
Et sur l’ivoire élevé se repose :

La taille droite à la beauté pareille,
Et dessous la coiffe une oreille
Qui toute se montre dehors,
En cent façons les cheveux tors,
La joue égale à l’Aurore vermeille :

L’estomac plein, la jambe de bon tour
Pleine de chair tout à l’entour
Que par souhait on tâterait
Un sein qui les Dieux tenterait,
Le flanc haussé, la cuisse faite au Tour :

La dent d’ivoire, odorante l’haleine,
A qui s’égaleraient à peine
Les doux parfums de la Sabee,
Ou toute l’odeur dérobée
Que l’Arabie heureusement amène :

L’esprit naïf, et naïve la grâce,
La main lascive, ou qu’elle embrasse
L’ami en son giron couché,
Ou que son luth en soit touché,
Et une voix qui même son luth passe :

Le pied petit, la main longuette et belle,
Domptant tout cœur dur et rebelle,
Et un ris qui en découvrant
Maint diamant, alla ouvrant
Le beau vermeil d’une lèvre jumelle.

Cinq autres strophes suivent encore. Pierre y confesse que le «maintien, inconstant et volage, folâtre et digne de tel âge… En amour donne l’appétit, et fait durer la longue obéissance». Le voici pieds et poings liés, croit-il, il n’aimera plus personne ! «De l’Orient à notre rive, je ne voudrais ma brunette changer, Lors que sa bouche à me baiser tendrait, Ou qu’approcher ne la voudrait, Comme feignant d’être fâchée, Ou quand en quelque coin cachée, Sans l’aviser pendre au col me viendrait…».

Il a composé sans relâche, pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que sa mère revienne de la ferme où elle a passé la matinée à régler des problèmes d’intendance. Il est plus que temps de dîner, les domestiques n’attendaient qu’un signe. Avant de passer à table, Pierre trempe une dernière fois sa plume et se décide pour le titre : Des beautés qu’il voudrait en s’amie.

Il l’enverra bientôt à son destinataire. «Secrétaire de monseigneur Du Bellay en la ville du Mans».

***

Deux ans plus tard, Pierre rencontre, lors d’un bal de la cour au château de Blois, une très jeune femme dont il s’éprend immédiatement, éprouvant autant de désir que de sentiments. De sang italien par son père, elle a les cheveux bruns et la peau mate, les yeux noirs, et – chantera-t-il- «cette bouche vermeille, Pleine de lis, de roses et d’œillet […]. Cette joue à l’Aurore pareille : Ces mains, ce col, ce front, et cette oreille, Et de ce sein les boutons verdelets…».

Cassandre Salviati n’a pas quinze ans, Ronsard en a vingt-et-un. C’est Marion qu’il retrouve en elle.

Fin

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