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Le fantôme de Lavardin

Conte de Noël par Henri Boillot

Il y a une bonne trentaine d’années, j’échouai une veille de Noël le long des grands fossés du vieux château de Lavardin, dans ce chemin menant aux caves creusées dans la roche, sans doute aussi vieilles que la première forteresse elle-même. J’étais en avance sur l’heure du réveillon chez des amis et j’avais remonté la route depuis l’église pour revoir ces ruines qui m’ont toujours fasciné, attendant que huit heures du soir aient sonné au clocher.

Veillée par quelques arbustes et ronciers qui en masquaient presque la porte de chêne ajourée, l’une des caves laissaient filtrer une lumière jaune et peu vive d’où arrivaient des bruits de bouteilles entrechoquées. Je m’étais à peine approché qu’un homme d’un certain âge – casquette, mégot éteint collé à la lèvre et pull-over troué sous la poitrine – apparut sur le seuil sans paraître étonné de me voir.

Ce qui ne l’empêcha pas d’être curieux :

– Queq’ tu fais ici à c’t heure mon gars, dans l’noir comme ça ?

Et suivant ma réponse :

– Viens don’ boire un p’tit coup, ça r’tard’ra pas le p’tit Jésus !

Son invitation sans chichis était bien celle de nos campagnes où les hommes ont vite fait de se jauger et d’entrer en relation pour peu que le besoin d’une compagnie se fasse sentir. Autour de quelques vouvray qu’il m’enjoignit de goûter avec lui pour choisir la bonne année à servir sur la bûche (car on l’en avait chargé), le brave homme avait soudain pris un air grave, se rappelant à voix haute de l’heure et du lieu.

– Si j’étais toi, je resterais pas là plus longtemps que trois verres…

– Ah bon ? Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

L’homme souleva de l’index la visière de sa casquette et me regarda dans les yeux, rapprochant sa chaise de la petite table de bois brut où il m’avait convié. Il parla un ton au-dessous :

– C’était aussi une veille de Noël, un peu après la guerre… J’étais pas vieux, j’avais encore l’âge de courir les filles si tu vois c’que j’veux dire, et y’en avait une à table qui me plaisait bien. Donc, il faisait soif. J’étais v’nu quérir trois-quat’ bouteilles de bulles, comme ce soir. Mais c’était déjà l’heure du dessert : il était près de minuit. Y faisait ben froid mais y’avait aussi le brouillard à cause de l’eau qui restait dans les creux de la douve. Y’avait que la chandelle pour y voir dans la cave, en c’temps là. Mais j’avais trouvé les bons flacons, rapport à ce que je connaissais par cœur le coin où qu’on les cachait. J’étais prêt à fermer la lourde et j’avais soufflé la flamme, alors…

– Alors quoi ? Je lui dis, déjà intéressé.

Le vieux recula sa chaise et prit le temps d’inspirer, les yeux au plafond. Il remonta une nouvelle fois sa casquette et nous resservit tous deux avant de faire cul-sec.

– Tu veux vraiment l’savoir ? Tant pis, j’t’aurais prévenu  !

Et il me conta son histoire en tournant son verre dans ses mains, sans même prendre le temps de se resservir.
– Dehors, on y voyait un peu parce que c’était la demi-lune. Mais à l’époque, y’avait pas de lumière sur le château ! Sorti de ma cave, j’ai cru entendre comme un cri – enfin, plus long, façon hurlement – et ça m’avait glacé, même si y n’faisait déjà point chaud. Ça venait d’un peu plus bas, du fond des douves.

– Un animal pris par le renard, peut-être ? Ou une chouette ?

Il parut outré de mes suppositions et recula de nouveau sur sa chaise en la faisant crisser sur le pavé…

– Me coupe pas ! Je m’approche du bord du grand fossé et, dans l’ coup, je tends l’oreille. Mais j’en m’nais pas large, c’est moi qui te l’dis ! Eh ben, à peine je me penche en me tenant à la branche d’un arbre que j’entends le galop d’un cheval et son hennissement qui venaient vers moi… Ça d’vait êt’ parti de l’autre côté, au nord, et ça se rapprochait en tournant autour du château. D’abord je me dis : qui peut ben cavaler à c’t heure de la minuit au lieu de se tenir au chaud ? Et par quel chemin ou quel sentier ? Et puis je prends peur car le galop arrive tout près d’moi… Je voulais partir mais j’étais – comme qui dirait – paralysé près de ma branche. Et là je comprends…

– Vous comprenez quoi ? Je lui dis, impatient comme un gosse.

– Tu m’laisses causer ou je m’en vas ? Donc, je comprends que le cheval tirait sa bourre comme un emballé dans le fond des vieilles douves, qu’il passe à mon niveau dix mètres en dessous et qu’il continue de faire le tour par les fossés et l’ancienne basse-cour du côté de l’église. Et là d’ssus, le hurlement inhumain qui reprend régulièrement. J’ai pensé qu’c’était le cavalier, surtout qu’j’ai cru entendre des bruits métalliques, comme une armure qui sautait sur une selle. J’étais sûrement blanc comme la lune et crois-moi, j’ai pas demandé mon reste et j’ai couru jusqu’à la maison, mes trois bouteilles en main, sans manquer d’en casser une en chemin. La comtoise marquait minuit passé… Ça ne s’invente point, ça, hein ?

– Et vous n’en avez jamais parlé à personne ?

– Penses-tu : c’est pas des choses qu’on dit, personne m’aurait cru mon gars.

Là-dessus, on se quitte en se souhaitant un bon réveillon et je redescends, songeur, vers Saint-Genest qui venait de sonner ses huit coups. La soirée se passe entre amis et je garde – à grand peine – ma rencontre pour moi seul.

Plus tard, beaucoup plus tard, je suis tombé sur quelques pages de l’histoire de Lavardin dans les vieux papiers que j’aime amasser. Voici ce que j’y ai trouvé remontant sans doute au XVIIe siècle – sans date précise – et que je vous transcris à peu près en français d’aujourd’hui :

Lors de la trêve de la Nouël qui suivit la bataille de Villavard, l’an 1096 contre Hamelin de Montoire, Aymeric le bien-aimé festoya plus que Dieu le permet en sa demeure de Lavardin, entouré de ses chevaliers et de ses dames. Il arriva que l’un d’eux, sur son ordre, poussait dans la fosse un troubadour venu demander à chanter et prendre asile au soir de la nayssance du Sauveur. Le mal heureux s’y noilla sur la mi-nuit, alors que la cloche de la chapelle appelait à la Saincte messe de la Nouël. Les habitants de la ville de Lavardin racontent que, depuis ce temps, le bien-aimé Aymeric tourne avec son cheval autour dudit castel chaque an à l’heure de la Nouël, en quête du corps du troubadour pour lui donner saincte sépulture devant notre Seigneur, sans jamais le retrouver.

…Et ne me dîtes pas que j’ai abusé du vouvray, du jasnières ou d’un gris dVendômois, car,r, ce vieux papier, je peux vous le montrer !

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