La lumière au gaz de nos rues
A l’aube du XX e siècle, dans le Vendômois, les usines à gaz faisaient scintiller les promesses du progrès. Mais dans le halo des réverbères, certaines ombres se faufilaient.

En France, les premiers becs de gaz apparurent dans les rues de Paris en 1816. Ils utilisaient du gaz « manufacturé ».
Le gaz était produit dans des usines installées dans les villes.
A Vendôme, l’usine à gaz a été construite en 1864, entre Faubourg Chartain et la rue Jean-Jaurès. Les usines de
Montoire et Oucques furent inaugurées plus tardivement, en 1881 et 1880. Ces trois usines produisaient du gaz en
chauffant la houille (un type de charbon) dans des récipients privés d'air. La houille se décomposait en gaz
combustible en laissant un résidu solide, le coke.
Mondoubleau, Cloyes et la Bazoche-Gouet préférèrent un autre gaz : l’acétylène. Il était obtenu en faisant tomber
goutte à goutte de l’eau sur des pierres de carbure de calcium. Ces pierres de carbure de calcium sont formées par
l’action de la chaux sur du charbon dans un four porté entre 2500 et 3000 °C.
Ce gaz acétylène était quinze fois plus éclairant que le gaz de houille !
Entre 1901 et 1903, Mondoubleau, Cloyes et la Bazoche-Gouet confièrent l’éclairage des rues à un même
concessionnaire : la Compagnie Urbaine d’Eclairage par le Gaz Acétylène, dit « L’Urbaine Acétylène ».
Le concessionnaire construisit des usines à gaz dans chaque ville. A Mondoubleau, l’usine était derrière le cimetière.

Pour financer l’installation de nouvelles usines, « L’urbaine Acétylène » émit régulièrement des actions et réalisa des
emprunts sous forme d’émission d’obligations. La presse s’enthousiasma pour ces investissements qu’elle présentait
comme des placements de bons pères de famille. En quelques années, l’Urbaine Acétylène signa des contrats avec
une quarantaine de villes en France.
Cette belle réussite se révéla être…. une escroquerie !
Elle fut découverte, en 1904, à l’occasion d’une brouille entre associés.
Pour dénouer ce conflit, un administrateur judiciaire fut nommé. Il constata que l’entreprise n’avait plus d’argent et
plus étonnant, il trouva dans un coffre des milliers d’actions de la société. Ces actions, non souscrites, montraient
que le capital de l’entreprise n'avait pas été entièrement apporté. Les fondateurs furent vite soupçonnés de ne pas
avoir versé les fonds annoncés à la création. Ainsi, la valeur réelle de l’entreprise était artificiellement gonflée.
A cette découverte, le cours des actions chuta fortement. La valeur de « L’urbaine Acétylène » s’écroula. Finalement,
le 18 septembre 1907, La Compagnie Urbaine d’Eclairage par Acétylène fut déclarée en faillite. Des centaines
d’épargnants perdirent l’argent investi.
Encore aujourd’hui des obligations et des actions de la Compagnie Urbaine d’Eclairage par le Gaz Acétylène se
dénichent dans les brocantes et sur Internet pour quelques euros.
En 1908, la justice désigna les administrateurs comme responsables de cette faillite. Huit personnes furent mises en
cause, mais le principal responsable échappa à une condamnation. En effet, Raoul Türr, un des fondateurs de
l’entreprise, était officiellement mort depuis 1906. Les conditions mystérieuses de son décès faisaient jaser. Raoul
Türr prit un soir un paquebot allant de Douvres à Ostende. Une demi-heure avant l’arrivée, une personne se
présenta au capitaine du navire, affirmant avoir vu un homme à la mer. Dans l’obscurité, cet homme ne fut pas
retrouvé. Bien opportunément, le disparu avait laissé, sur le pont, son pardessus. Ces poches contenaient des
documents au nom de… Raoul Türr.
Quelques mois plus tard, un tribunal conclut officiellement que Raoul Türr était décédé en mer. Cependant la
rumeur, rapportée par plusieurs journalistes, affirma que le principal intéressé était pourtant bien vivant et présent
dans la salle d’audience pour entendre le jugement. Officiellement décédé, Raoul Türr ne fut jamais condamné pour
escroquerie. Il avait sauvé la réputation de sa famille et sa fortune.
En 1912, un repreneur fut nommé : Georges Girou, un député de Paris se lançant dans les affaires. Il géra les
concessions d’une vingtaine de villes dont Mondoubleau, Cloyes et La Bazoche-Gouet.
A partir de 1917, avec la guerre, l’approvisionnement en carbure de calcium devint difficile. L’irrégularité du service
perdura après-guerre. Ces défaillances permirent aux communes de dénoncer le contrat avec le concessionnaire.
Et l’électricité remplaça le gaz dans nos rues.
Mais ça, c’est une autre histoire…
Serge Boué



