L’aventure du Grand Dauphin

Je me mets toujours à la place de celui qui, par hasard, découvre un petit morceau d’histoire dans la grande Histoire. Avoir la chance de tomber, au détour d’une recherche ou d’une trouvaille inattendue, sur un document jusque-là inconnu qui vient confirmer un événement dont on connaissait l’existence, mais dont aucune trace écrite n’avait encore révélé toute l’ampleur.
C’est précisément ce qui est arrivé à Jean-François Letenneur, libraire spécialisé dans les ouvrages rares et passionné par les manuscrits liés aux voyages. Lors d’une vente publique, au milieu des boîtes en carton qu’il venait d’acquérir, il découvre un manuscrit vieux de trois siècles : le journal de bord du Grand Dauphin, un navire marchand du début du XVIIIe siècle relatant, jour après jour, un tour du monde effectué avec 80 hommes d’équipage.
Les dates de ce voyage, de 1714 à 1717, révèlent qu’il s’agit en réalité du second tour du monde de ce navire. Une découverte qui nous plonge bien avant Louis Antoine de Bougainville et son expédition de 1766. Une preuve irréfutable que des navires français avaient déjà accompli un tour du monde à la voile, remettant ainsi en perspective l’idée selon laquelle Bougainville aurait été le premier Français à réaliser cet exploit.
Ce livre de bord anonyme, aujourd’hui acquis par la ville de Saint-Malo, retrace l’expédition partie du port malouin le 10 septembre 1714. Au fil des pages apparaissent différentes écritures, le journal ayant été tenu quotidiennement par plusieurs officiers, chacun avec son style et son orthographe. Fait exceptionnel : ces documents étaient généralement détruits au retour des navires, mais celui du Grand Dauphin a miraculeusement survécu. Son découvreur mène alors une enquête minutieuse afin de recouper les dates et les escales mentionnées dans le manuscrit. Car ni le nom du bateau ni celui de l’armateur n’y apparaissent clairement. Ce sont les croisements avec les archives maritimes qui permettront finalement de résoudre cette passionnante énigme.
Plusieurs années ont été nécessaires pour analyser et valoriser l’ensemble de ces informations, notamment grâce à Patrice Decencière, spécialiste de l’histoire maritime, qui publiera en 2024 l’ouvrage «Avec les premiers Français autour du monde». Il y explique notamment que Le Grand Dauphin quitte Saint-Malo les cales remplies de toiles de Bretagne en lin, de dentelles, d’outils, de matériel de cuisine et d’horlogerie.
Ce journal raconte ainsi une aventure extraordinaire : les ravitaillements du navire pendant la traversée, notamment au Brésil, le passage du Cap Horn, les escales dans différents ports et comptoirs le long des côtes chiliennes afin d’y vendre les marchandises européennes, avant la traversée du Pacifique vers Canton pour charger porcelaines, laques et soieries chinoises. Le retour s’effectue ensuite par l’Indonésie, l’océan Indien, le cap de Bonne-Espérance puis la remontée vers l’Europe. Certaines pages livrent aussi des descriptions des villes traversées, des populations rencontrées, de la faune et de la flore, mais également de la vie à bord, des maladies et des décès, simplement signalés d’une croix dans la marge.
Ici, il n’est évidemment pas question de performance sportive : seul le commerce dicte la route du navire. La preuve, le tour du monde du Grand Dauphin commence par l’Amérique du Sud avant de rejoindre l’Asie, contre vents et marées, soit finalement l’exact inverse du Vendée Globe.
Alexandre FLEURY


