Marion des chênes, amour secret de Ronsard
(Suite du chapitre X : Où un simple alexandrin peut s’avérer utile.)
Traversant sur de petits ponts de pierre les canaux d’écoulement des prairies humides, les deux amis observent d’importants troupeaux de vaches et de moutons qui passent la rivière au gué des moulins dépendant de l’abbaye. Il vous reste une lieue à peine pour trouver les remparts du Mans», leur dit l’un des meuniers. Ce sont alors des vignes tout au long du coteau que longe le chemin, dominées par quelques fermes ou bordages. Le faubourg de la Couture n’est plus très loin.
XI – La diseuse de bonne aventure
Où Marion se voit prédire une rencontre inespérée
Marion a voyagé toute la journée de dimanche, arrivant au Mans à l’heure où le gros bourdon sonnait les vigiles de l’enterrement du lendemain. Mise en joie par l’invitation de son amie Anne, elle a eu bien du mal à tenir en place samedi, après le départ de Pierre de Ronsard et de son ami angevin. C’est le fermier qui l’a transportée jusqu’au Mans dans le chariot couvert, accompagné cette fois de deux solides palefreniers à cheval et de deux chiens de garde. Le seigneur de la Chesnuère tient à sa fille ! À présent, bien au chaud dans l’hôtel de la cour d’Assé, elle dévore le déjeuner du matin avec Anne dont elle a partagé le lit. Comme deux enfants, elles ont ri et parlé tard hier soir, heureuses de se retrouver, d’échanger leurs secrets. Marion n’en avait qu’un, d’ailleurs, qui porte béret à plume.
– C’est lui, je suis sûre que c’est lui ! s’exclame Anne. Mon peintre a parlé d’un jeune gentilhomme vendômois qui vient recevoir la tonsure, il s’entretenait avec un de ses amis, secrétaire de l’évêque, que j’avais croisé le matin même chez le libraire !
– Et le nom ? A-t-il prononcé son nom ?
– Attends… Il me semble que oui. Du moins parlait-il de son père : Rossart ou Ronsard, n’est-ce pas cela ?
– Je ne sais comment on l’écrit, mais on le prononce RONSARD… C’est bien cela ! Il faut que tu me mènes à ce Nicolas ! Vite, ma chère Anne, ne perdons pas un instant !
Marion ne cache pas son enthousiasme de pouvoir retrouver si facilement la trace du beau jeune homme qu’elle croyait avoir perdu. Surtout dans une ville de sept ou huit mille habitants dont la population grandit encore ces jours-ci ! Depuis que Pierre et Joachim ont quitté la Chesnuère, elle n’a cessé de penser à son doux visage, sa fine barbe blonde, ses yeux de conquérant. Elle s’est rappelée avec émoi la sensation éprouvée lorsque ce regard profond, presque brûlant, est venu fouiller dans les propres yeux.
Anne la coupe toutefois dans son élan :
– Inutile de le chercher chez le peintre ou ailleurs, nous le trouverons dans la foule qui suit les obsèques. Elles commencent dans une petite heure, nous ferions bien de nous placer à l’avance devant l’église cathédrale, ce doit être un beau spectacle !
– Mais comment le voir au milieu de centaines de fidèles et d’invités ? C’est fini, il n’y a plus aucune chance, jamais je ne le reverrai !
– Sottises ! Deux amoureux se trouvent toujours, comme le nez au milieu d’un visage. Et puis… Il te suffit de chercher dans les bérets à plume sur le parvis !
Marion goûte modérément l’humour de son amie. Elle se lamenterait presque si l’excitation n’était pas si grande en elle. Mais, comme elle dispose d’une journée entière pour chercher Pierre, elle a tôt fait de reprendre espoir. Anne l’entraîne jusqu’à sa table de toilette.
– Tiens, prends cet onguent parfumé pour rendre ta peau plus douce encore. Et passe de l’eau de rose dans ton cou, derrière tes oreilles, dans tes cheveux même. Ton odeur doit dire tout haut ce que ton corps murmure. C’est pour lui que tu es belle !
Heureuse de trouver Marion amoureuse, elle en rajoute, elle la conditionne pour que la rencontre se fasse, elle veut partager son histoire. Si Ronsard tombe dans les bras de «la petite Chesnuère», ce sera un peu sa réussite à elle ! Toutes les deux se regardent avec malice. Respectivement satisfaites des robes et des broderies qu’elles ont passées, elles endossent leur manteau et chaussent des bottines adaptées à la ville. «C’est à gauche en sortant, nous passerons par la rue où logent les chanoines du chapitre, elle débouche juste face au parvis», lance Anne en prenant son amie sous le bras.
Au pied des belles maisons canoniales qui bordent le nord de la place, l’animation est à son comble. Le conseil de ville a fait nettoyer tout le pavage et les abords de l’église depuis trois jours, évacuant à dos d’homme les immondices vers les bords de la Sarthe. Les Manceaux se pressent depuis la pierre au lait, près du porche royal de l’église, jusqu’à la porte du château, de l’autre côté. C’est devant celle-ci que se sont postés tous les prêtres et chanoines du chapitre Saint-Julien et de Saint-Pierre-la-Cour, une centaine d’hommes au moins. Anne et Marion réussissent à se faufiler, se frayant un passage presque naturellement. On s’écarte devant leurs tenues élégantes et leur fraîche beauté.
Elles arrivent à la porte de la ville juste à temps pour entendre la voix monocorde des moines de Saint-Vincent qui descendent le chemin de leur abbaye. Ils chantent un cantique funèbre au rythme lent du cortège.
Le spectacle qui s’ensuit alors est impressionnant, les deux jeunes filles en oublieraient presque la raison de leur présence à la première heure du jour dans le froid de mars… Plusieurs messagers en armes avancent en secouant des clochettes, suivis par tout ce que Le Mans compte d’écoliers et de religieux ; ils sont peut-être trois cents. Une centaine d’hommes constitués en quatre groupes avancent encore dans leurs pas, lesquels sont des bourgeois et commerçants de la ville, des pauvres portant le deuil à qui l’on donnera le dîner tout à l’heure, des officiers de l’église et de l’épiscopat, des domestiques à qui l’on a confié les armes et ornements de Guillaume Du Bellay qui fut aussi grand militaire.
Au-dessus de tout cela s’envole en tourbillonnant la fumée des torches et des flambeaux, tandis que flottent les flammes des militaires, les bannières de la ville rivalisant de hauteur avec les croix des ordres religieux. Enfin, le cercueil passe la porte, couvert d’un velours noir à la croix d’argent. Huit nobles de belle allure en sont les porteurs tandis que quatre autres tiennent les coins du drap. Anne et Marion ne savent pas que l’un d’eux est le père de Pierre ! Tout de suite, les chants des moines et les clochettes se sont arrêtés. C’est au tour des prêtres de la cathédrale d’entonner un cantique d’accueil au royaume de Dieu, assistés des voix claires des petits chanteurs de la psallette du chapitre. Les chasubles de cérémonie, bien que bordées de noir ou de violet, déclinent les couleurs les plus chamarrées qui vont du pourpre au jaune vif, brodées de toutes parts d’or et d’argent.