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1516, 1519, la peste à Vendôme

1516, 1519, la peste à Vendôme

Prenant pour prétexte la pandémie qui vient de nous tomber sur la tête, il est peut-être intéressant de rappeler que bien d’autres épidémies, durant le Moyen Âge, se propagèrent également dans notre région et plus spécialement à Vendôme. Si les archives n’en parlent guère, sinon par compilation, au XIXe siècle, et encore d’une façon fort imprécise, seuls les chanoines du Bellay et Simon, vont véritablement nous renseigner sur un de ces événements majeurs, la peste, présente dans la ville, notamment dans ce premier quart du XVIe siècle.

 

Charles du Bellay
et Michel Simon

 

Tous deux chanoines de la collégiale Saint-Georges du château de Vendôme, ils sont considérés comme les tout premiers historiens de notre histoire locale. Historiens d’autant plus crédibles qu’ils avaient encore, en leur possession, les archives originelles du chapitre qui furent, hélas, brûlées à la Révolution et d’autant plus enclins à les consigner que l’exode des chanoines provoqué par cette maudite peste concernait avant tout l’histoire de leur propre église.

 

Du Bellay, dit le «chanoine du Bellay», né vers 1600 et mort à Vendôme en 1676, entra à la collégiale Saint-Georges après 1634, succédant à son frère François dans la dignité de chantre, fonction dans laquelle on le retrouve en 1661. C’est sans doute après cette date qu’il écrivit son fameux «Kalendrier historique et chronologique (1)». Resté à l’état de manuscrit, Charles du Bellay y indique, pour la première fois, cette terrible épidémie de 1516 et qui reprit vigueur en 1519, insistant sur le fait que les chanoines d’alors, bien qu’ayant quitté la ville de Vendôme pour le village de Rocé, devaient impérativement continuer leurs offices s’ils voulaient être rétribués : «…Dans les années 1516 et 1519 la peste survint en cette ville pendant laquelle plusieurs bénéficiers jugèrent à propos de se retirer du danger, ce qui leur fut permis par le chapitre à charge de dire les messes qu’ils devaient dans les lieux où ils se rencontreraient, et même à condition que s’il s’en trouvait en quelque village comme à Rossay (Rocé) un nombre suffisant, ils chanteraient l’office canonial, moyennant quoi, ils gagneraient leurs distributions».

Michel Simon, dit l’abbé Simon, naquit à Vendôme le 17 mars 1712 et mourut le 7 mars 1781 en sa maison de la rue (aujourd’hui impasse) Saint-Pierre-la-Motte (maison en colombages, face à la chapelle). Curé de Saint-Rimay en 1743, il fut nommé chanoine de Saint-Georges neuf ans plus tard (1752) où nous le retrouvons secrétaire. Puis, il fut gratifié de plusieurs bénéfices, en l’église de Sepmes (aujourd’hui en Indre-et-Loire) ou encore en l’église de Saint-Denis de Doué (diocèse d’Angers). Bénéfices, qui unis à sa prébende de la collégiale, allaient lui permettre de poursuivre ses travaux historiques comme son «histoire de Vendôme et de ses environs» écrite entre 1768 et 1781. Le manuscrit confié à Maître Bonneau, avocat à Vendôme, pour des raisons qui nous échappent, ne sera édité qu’en 1834 et 1835, en trois volumineux volumes. Ainsi, dans le premier tome, l’abbé Simon écrivait : «…Du temps de Charles de Bourbon, en 1516 et 1519, la ville de Vendôme et ensuite la province du Vendômois furent affligés du fléau de la peste… »

 

Un contexte local des plus prospères

 

1516…Le comté de Vendôme, par la seule volonté de François 1er, venait d’être promu duché-pairie, un an auparavant, pour services rendus au royaume de France. L’heureux comte qui devenait duc n’était autre que Charles (1495-1537), fils aîné de François de Bourbon et de Marie de Luxembourg ; époux, en 1513, de Françoise d’Alençon, elle lui donnera treize enfants. Fidèle inconditionnel du roi, Charles de Bourbon était le plus souvent hors de sa seigneurie régie, pendant ses absences, avec intelligence, humilité et grande piété, par sa mère.

 

En ce début du XVIe siècle, la ville, en effet, prospérait. Les industries du cuir, tanneries, mégisseries et ganteries, sous l’impulsion de Marie de Luxembourg, se développaient considérablement et allaient étendre sa renommée jusqu’à la Cour royale. Alors que l’immense chantier de l’abbaye de la Trinité venait tout juste de se terminer, la construction de la nouvelle nef gothique de l’église Saint-Martin se poursuivait. Mais suite à de fâcheux relâchements et autres nombreux abus perpétrés au sein même de son église, le chapitre Saint-Georges était également profondément réformé et de nouveaux statuts furent élaborés par la comtesse Marie de Luxembourg, quand soudain…

 

Quand soudain, l’épidémie s’abattit sur la ville…

 

Et l’abbé Simon de reprendre : «…du fléau de la peste qui emporta la plus grande partie des habitants de la ville et de la campagne…».

 

Puis, en fin rapporteur des archives à jamais disparues, il constate : «…Sur quoi je pense qu’il est à propos d’observer que les rues de la ville qui vont du midi au nord deviennent presqu’entièrement désertes, et que les autres rues qui vont du levant au couchant n’éprouvèrent pas, à beaucoup près, de si grands ravages. Le faubourg Saint-Georges (auj. Saint-Lubin), dont la rue peut être regardée comme le méridien de Vendôme, fut tout à fait désolé ; à peine s’y trouve-t-il une personne exempte de la maladie épidémique, tandis que la rue Ferme, qui est le chemin couvert du château, et le faubourg Saint-Bienheuré, qui vont du levant au couchant, et qui ont du côté du midi, la montagne et le château qui y est bâti, ne ressentirent aucunement les effets de la contagion, parce qu’ils ne respiraient, pour ainsi dire d’autre air que celui du nord…»

 

Avant d’enchaîner : «…Cela ne guérit pas de la peur de quelques bénéficiers (titulaires d’une chapelle qui en recevaient les revenus ou bénéfices) qui habitaient la rue Ferme qu’on peut regarder comme le cloître des chanoines, et il leur fut permis, par le chapitre, de se retirer à la campagne, à condition que, s’ils se trouvaient plusieurs dans un même bourg, ils feraient l’office canonial dans l’église paroissiale du lieu, moyennant quoi ils auraient part aux distributions comme présents. Ils choisirent le village de Rocé, dont le chapitre est seigneur…». Là, de toute évidence, l’abbé Simon rejoignait le manuscrit de Charles du Bellay.
Si les chanoines se retirèrent en 1516 à Rocé, c’est bien parce que le chapitre de Saint-Georges possédait là un immense domaine appelé plus exactement : la Cour(t) de Rocé dont l’important manoir était précisément situé devant l’église, «une rue entre deux», qui leur appartenait également et où ils étaient tenus d’officier durant leur séjour. Selon un aveu de 1546, cette Court comprenait de très nombreuses métairies et autres fiefs d’une grande richesse. Les chanoines y reviendront, malgré eux, en 1519 et 1530, pour la même cause.
«…Mais bientôt la contagion s’y répandit, parce que ce bourg est en pleine campagne et exposé aux ardeurs du midi. Ils se rendirent dans la petite ville de Lavardin, qui a au midi un château bâti sur une haute montagne, et qui ne respire que l’air du nord. Ils s’y trouvèrent en sûreté et n’y ressentir aucun effet de la peste…». Si ce repli sur Lavardin est souvent mentionné, curieusement aucun document, localement, ne décrit ce second séjour forcé des chanoines, alors que l’ancienne abbaye de Saint-Martin-des-Bois, toute proche, étroitement liée, dès le XIe siècle, à la collégiale Saint-Georges, eût été, de loin, le lieu le plus privilégié pour les accueillir ; mais là encore, rien ne l’indique.

 

Autre constat : «…Plusieurs personnes de la ville de Vendôme demandèrent à venir demeurer dans leur rue Ferme, où l’air était plus salubre ; mais on voit par des actes capitulaires qu’on ne jugea pas à propos de leur permettre d’habiter les maisons canoniales qui étaient vacantes, parce qu’on craignait que ces nouveaux habitants n’y apportassent la contagion…». En vérité, une décision déjà bien peu chrétienne qui peut rappeler certains événements très contemporains.

 

Un appel au saint martyr

 

Aussi, en homme d’église, l’abbé Simon, suivant sa croyance, allait-il, volontiers, s’en rapporter au saint guérisseur :
«…Comme le faubourg de Saint-Georges se trouva le plus affligé, on résolut de faire un vœu à saint Sébastien, dont l’église collégiale de Saint-Georges possède les reliques. Ce qui restait d’habitants dans cette paroisse fit processionnellement le tour de la ville, pieds nus et en chemise, avec un cierge à la main ; on porta une torche de cire jaune, comme pour faire une amende honorable et une bougie roulée en cylindre aussi longue que le tour de la paroisse qu’on appelle enceinte (?), et qui devait brûler, jusqu’à la fin, devant la relique du saint martyr. Les autres paroisses de la ville et de la campagne suivirent cet exemple, firent le même vœu ; et tous les ans, le jour de la fête de la Saint-Sébastien (20 janvier), se fait en chaque paroisse une procession solennelle où des pénitents, revêtus d’aubes et pieds nus, vont implorant la miséricorde de Dieu, malgré les neiges et le froid rigoureux que l’on éprouve dans le mois de janvier, et assistent ainsi à la grande messe à laquelle ils font leurs dévotions…». Le fléau cessa fin 1519 et tout début 1520, peut-être, justement, à cause du grand froid.
Et de conclure : «…Le vœu s’accomplit encore aujourd’hui (1768/1781) ; le nombre des pénitents n’est pas si grand, mais la dévotion n’est pas diminuée, et il n’y à point de paroisse dans le Vendômois où il n’y ait une chapelle et une confrérie sous l’invocation de saint Sébastien (2)».
Durant cette sombre période, hormis le chapitre de Saint-Georges, il y eut également les juges du bailliage de la ville qui se réfugièrent à Thoré où ils continuèrent à donner leurs audiences ; mais là, encore, nous n’avons guère de renseignements. Seul, un jugement de ce bailliage, rendu à Thoré le 31 octobre 1519(3), prouve que la peste était encore bien présente à cette date.

 

Note 1 : Kalendrier historique et chronologique de l’Eglise collégiale de St Georges de Vendôme, ouvrage dédié à MM les vénérables doyens, chanoines, et chapitre de l’Eglise St-Georges. Manuscrit n° 328 déposé à la bibliothèque municipale de Vendôme ; manuscrit n° 54, à la bibliothèque de Blois ; et une copie déposée à la Société archéologique du Vendômois, recopiée vers 1912.
Note 2 : Outre l’abbaye de la Trinité et la Madeleine à Vendôme, saint Sébastien se retrouve encore aujourd’hui, en Vendômois, notamment dans l’église Saint-Pierre d’Azé (vitrail), l’église Notre-Dame de Boisseleau – Droué (statue), l’église Saint-Aignan de Lignières (statue), l’église Saint-Pierre de Longpré (peintures murales), l’église de Saint-Martin-des-Bois (tableau), église Saint-Martin de Lunay, etc…Concernant l’ancienne collégiale Saint-Georges, les reliques de saint Sébastien seront, quant à elles, soustraites au chapitre, le 19 mai 1562, par la duchesse Jeanne d’Albret.
Note 3 : Le 31 octobre 1519, le Bailliage siégeait encore à Thoré(-la-Rochette), à cause de la peste qui sévissait toujours à Vendôme ; inventaire des titres de la Maison de l’Oratoire de Vendôme, manuscrit n° 285, p. 308 (50e sac, cotte 482), Fonds ancien de la bibliothèque de Vendôme, intitulé : Jugement du Bailliage de Vendôme séant à Thoré à cause de la peste qui était sur la ville de Vendôme.

 

Références bibliographiques :
Chanoine du Bellay, Calendrier historique… voir note 1.
Abbé Simon, Histoire de Vendôme et de ses environs, t. I, Vendôme 1834.
Recherches et étude personnelles, dossiers maladies épidémiques.

 

Iconographie :
Collégiale Saint-Georges, cour intérieure du château, dessin de G. Dupuis (coll. BM Vendôme), Jean-Claude Pasquier, Le château de Vendôme, Cherche-Lune, Vendôme 2012.
Statue de saint Sébastien, église de Lunay, J.C Pasquier, op. cit.

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